Il n’était pas le dernier…

J’ai longuement réfléchi à l’opportunité de programmer l’exposition qu’Applicat-Prazan dévoilera  à la Fiac en octobre prochain.

Dans le contexte que nous connaissons, le silence de l’indicible n’avait-il pas vocation à se taire ?

La narration des camps, plus vraie que l’image objective, jetée sur la toile après tant de sourde retenue, avait-elle aujourd’hui vocation à raisonner ?

Et puis cette image du vieil homme gris, assis sur un fauteuil gris, se détachant sur un fond gris. Son bras soutient sa tête. C’est bientôt la fin.

Il avait raison, il n’était pas le dernier…

 

En vue de la parution prochaine du catalogue que nous coéditons avec Skira, je remercie d’ores et déjà Boualem Sansal, Pascal Brückner et Michaël Prazan pour leurs très beaux textes respectifs.

Marchand de tableaux !

J’ai honte d’avouer que je ne travaille pas ! Du moins que je n’en ai pas la sensation et, qui plus est, que je suis payé pour ce faire !

Dans un pays qui compte quelques 5 millions de chômeurs, je mesure bien évidemment ce que cette affirmation a de provocateur, mais c’est en conscience que j’ose cette forme déraisonnable d’oxymore !

Chercher un emploi, c’est travailler ! Être indemnisé pour ce faire, le temps que cela dure, c’est l’honneur de notre modèle social !

Moi, je ne travaille ni ne cherche d’emploi ! Je suis marchand de tableaux …

Exercer en qualité de marchand de tableaux – et en vivre qui plus est -, c’est pour moi un peu comme si fin gourmet j’avais été et que Gault et Millau m’avait offert une carrière de critique gastronomique !

J’ai été coopérant chez Cartier à Toronto, acheteur de casseroles, tire-bouchons et salières au Bon Marché, assistant du Président de Dior Couture, en charge des briquets et stylos chez (re-)Cartier (International, cette fois), avant qu’un jour on me propose un poste dans une maison de ventes… oh, pas pour y vendre des tableaux ! Pour l’organiser… Pour la préparer à une révolution française : la fin du monopole des commissaires-priseurs et l’ouverture des enchères volontaires à la concurrence (sous-entendue anglo-saxonne) !

En cinq ans chez Christie’s à Paris, j’aurai construit une salle des ventes et en aurai ordonnancé tous les services, recruté 70 personnes, monté deux entrepôts, un studio photo, aménagé les 35 heures, instauré le Comité d’Entreprise, le CHSCT, accompagné l’évolution de la législation en prévision de la loi qui allait devenir celle de juillet 2001, contribué à multiplier par 7 le volume d’affaires… Mais je n’aurai pas vendu (selon ma définition toute personnelle) un seul tableau !

Puis, j’ai été conseil ! Non pas courtier… Conseil ! Métier difficile que celui-ci qui consiste à s’entremettre entre la parole du vendeur et celle de l’acheteur pour le compte duquel nous agissions… A ses risques et périls, puisque c’est lui qui payait nos émoluments, en surplus de la chose, lorsque sa décision bienheureuse était de l’acquérir ! Je pense que nos clients d’alors n’auront pas eu à se plaindre de nos diligences (encore moins ceux qui ont su garder), mais moi, je n’avais toujours pas vendu (selon ma définition toute personnelle) un seul tableau !

Mon Père, dont la nature n’était pas exactement à l’indolence, et qui, droits à la retraite liquidés, avait 15 ans plus tôt fondé sa galerie après une vie de contrariétés dans le textile qu’il exécrait, me dit un beau jour: « Pourquoi ne vendrais-tu pas vraiment des tableaux ? ». Et d’ajouter : « J’arrête ! Donc soit je vends (mais à qui ?), soit tu prends la suite ! ».

Vendre des tableaux ? En avais-je la capacité ? Les connaissances de base peut-être, pour avoir passé chacun des dimanches de mon enfance au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, certes sans y avoir été forcé, mais plus par obéissance filiale que par conviction héréditaire. J’ai donc racheté… et pris la suite !

Je n’aurais pas pu travailler avec mon Père, nos caractères étant par trop contradictoires. Mais pour une fois, je l’ai écouté, et après quelques temps de cohabitation raisonnée – en fait, avec le recul, des instants d’éternité, de ceux-là même qui font qu’on prend fondamentalement conscience de la vie -, j’ai poursuivi et, grâce à lui, depuis, je ne travaille plus !

Je partage désormais (j’en mesure le privilège) le regard des Staël, Soulages, Fautrier et autres génies qui font de nous des humains. Je vis dans l’attente du prochain tableau que je nettoierai, encadrerai, décrirai, reproduirai et exposerai, avant que de me résoudre à m’en séparer.

Et à ce jour, je n’en ai toujours pas vendu un seul (selon ma définition toute personnelle)! Car il m’aura fallu attendre de devenir marchand pour savoir qu’on ne vend pas un tableau…

… Un tableau, on vous l’achète !

Galeries françaises ou internationales, étrangères ou locales…

Mon frère est docteur en lettres et écrivain, mon oncle a passé sa vie à lire et tenait une librairie, mes cousins sont enseignants… et moi je fais ce que je peux ! Mais j’ai toujours accordé du prix aux mots et au sens qu’ils revêtent…

Dans mon métier de marchand de tableaux, j’ai souvent pu constater un certain désordre lexical dès lors qu’il s’agissait, notamment, de qualifier un diffuseur au regard de sa localisation géographique et de sa portée statutaire ou économique !

Comment blâmer en la matière quand le marché de l’art est source permanente de confusion ? En effet, il est pour moi par essence :

Exogène :

Les forces extérieures y prennent souvent le pas sur les forces intérieures. Le meilleur exemple en la matière est celui donné par la place de Londres qui représente 21% des transactions mondiales (et 64% des transactions européennes), alors que la demande purement nationale y est très minoritaire. Il est vrai que la capitale anglaise est elle-même largement ouverte aux divers apports étrangers, et qu’il y a fort à parier qu’elle le demeurera malgré le Brexit !

Le nexus, point de rencontre de l’offre et de la demande, est fréquemment tout autant indépendant du lieu géographique sur lequel il s’appuie que de la nationalité des acheteurs et des vendeurs qui s’y croisent. A l’instar d’Art Basel (Bâle) ou de Tefaf (Maastricht), les grandes foires internationales organisées dans des villes qui ne sont pas des capitales mondiales en apportent une éclatante démonstration.

Contre-intuitif :

Lorsque l’on parle de marché de l’art, on se réfère volontiers aux ventes publiques pour en apprécier le poids économique. Pourtant, la part des transactions privées demeure aujourd’hui encore majoritaire avec 53% d’un gâteau mondial estimé à quelques 63,8 milliards de dollars en 2015. De même, il est à tort admis que le prix record pour un Artiste est celui mesuré aux enchères… Dans les faits, cela ne va pas de soi, et loin parfois s’en faut !

Comme pour le point qui précède, il faut se référer à la place occupée par Christie’s (7,4 milliards de dollars en 2015, dont 6,5 milliards aux enchères et 851 millions en privé) et Sotheby’s (6,7 milliards de dollars en 2015, dont 6,0 milliards aux enchères et 673 millions en privé) pour en chercher l’explication.

Asymptomatique :

Alors que le commerce mondial laisse une part de plus en plus substantielle aux transactions B to C en ligne (sans doute bientôt 10% des ventes de produits et services, avec des taux annuels de progression de l’ordre de 20%), 93% des ventes d’œuvres d’art et objets de collection demeurent physiques et leur part relativement stable sur la durée.

Par ailleurs, le recours à un intermédiaire professionnel (galerie, marchand, maison de ventes), compte tenu de la place occupée par l’expertise et de la valeur financière des échanges, est un passage obligé qui prévaut tant pour les acheteurs que pour les vendeurs. L’uberisation du marché de l’art n’est pas pour demain !

Dans ce contexte incertain du point de vue lexical, qu’est-ce qu’une galerie internationale ?

On peut être une galerie à la fois française et internationale, comme on peut être une galerie étrangère et locale !

En creux, être français ne cantonne pas nécessairement au périmètre hexagonal, comme être étranger ne signifie pas obligatoirement que l’on se voue au monde !

Posséder des implantations stables à l’étranger est une piste intéressante pour qualifier une galerie concernée d’internationale, mais ce n’est pas une condition absolument nécessaire ni entièrement suffisante car la participation aux foires permet de passer outre cette obligation qui s’impose à bien d’autres secteurs de ventes au détail (notamment celui des produits de luxe). Encore faut-il avoir accès à ces foires puisque les plus importantes d’entre elles sont le plus souvent réservées aux galeries… internationales !

Art Basel accueille moins de 10% de galeries suisses. Quant à la Fiac et à Frieze, sans que n’existent de quotas, elles ouvrent de fait leurs stands à environ 25% de galeries nationales chacune, soit certes davantage en valeur relative qu’Art Basel, mais Londres et Paris sont des capitales mondiales et des scènes artistiques dont la couleur spécifique, le bruit et la saveur doivent être pris en compte par les organisateurs quand Bâle est une pure destination de la Culture et du commerce de l’Art, principalement au moment de la foire.

Une autre piste serait la nationalité des Artistes dont les galeries montrent le travail. Mais cette piste est également parcellaire puisque, plus que leur nationalité, c’est la scène dans laquelle les Artistes s’insèrent qui importe, d’une part, et que, d’autre part, les Artistes ont tous vocation à être représentés à l’étranger, hors justement les limites territoriales de leur encrage d’origine… Par conséquent, plus que les Artistes liés à la scène artistique de son pays d’implantation, une galerie internationale a surtout vocation à majoritairement montrer le travail d’Artistes internationaux, qu’ils soient d’ores et déjà avérés à ce titre, ou qu’ils possèdent le potentiel pour y prétendre. Comment déceler ce potentiel est un autre débat, et pas forcément l’apanage des seules galeries… internationales !

Une dernière piste est incontestablement celle de la demande. Une galerie internationale a en effet vocation à conquérir des acheteurs (collectionneurs particuliers et/ou institutions publiques et privées) dans le monde entier. Mais encore une fois, pour une galerie, et sauf exceptions notables de rares diffuseurs qui, par la puissance de leur marque et/ou de leur réseau d’implantations à l’étranger, auraient réussi à s’affranchir (relativement !) des grandes foires internationales, le prix de cette conquête est le plus généralement à acquitter auprès de ces dernières.

En résumé, une galerie internationale, au-delà du lieu principal ou d’origine depuis lequel elle opère ou dont elle est issue, est une galerie qui montre le travail d’Artistes internationaux (ou qui ont vocation à le devenir), qu’elle vend à des acheteurs internationaux, grâce notamment à l’accès que lui confère les foires internationales auxquelles elle participe…

La question-clef, et qui reste en suspens, est la suivante :

Que faut-il faire quand on est une galerie dont la vocation est internationale pour participer aux foires internationales, et ainsi provisoirement conquérir ce statut tant convoité, et dont il ne faut jamais oublier qu’il est par nature précaire … ?

 

Source des chiffres : Tefaf Art Market report 2016 / Arts Economic / Clare McAndrew

Une mesure simple et efficace

Parmi les difficultés auxquelles les diffuseurs d’œuvres et objets d’art en ventes privées (galeries d’art contemporain au 1er marché, marchands d’art moderne et antiquaires au 2nd marché) sont confrontés figure en bonne place la faiblesse structurelle de leurs fonds propres.

Les fonds propres sont la source de financement idéale qui permet notamment de constituer des stocks. Les stocks sont par ailleurs la promesse du renforcement à venir des fonds propres. Un cercle vertueux, en quelque sorte … Encore faut-il bien acheter, ce qui, dans la plupart des cas, échappe à toutes les recettes !

Rares sont les banques qui apportent leurs concours au financement des stocks. Mieux vaut donc pouvoir compter sur ses forces endogènes, dans un domaine par ailleurs potentiellement fortement capitalistique.

On cherche souvent les raisons qui permettraient d’expliquer le retard des acteurs français par rapport à leurs homologues anglo-saxons. Seraient-ils moins efficaces, nos Artistes seraient-ils moins bons ? Peut-être ! Ou pas ! Moi, je ne crois pas ! Je pense que nous souffrons surtout d’un manque criant de fonds propres !

Contrairement à la plupart des secteurs économiques, la durée de vie des biens que nous commercialisons dépasse celle de leurs diffuseurs. Non seulement, ils ne sont par nature pas périssables, mais ils n’ont aucune vocation à l’obsolescence (même si, dans les faits, et sans parler de talent, c’est ce qui guette la production des moins chanceux de leurs créateurs !). Une œuvre d’art nous survit et, en principe, les propriétaires de son support matériel aspirent à ce qu’elle se valorise (ceux de son support moral, l’Artiste ou ses ayants droit, également !).

Au 1er, comme au 2nd marché, constituer des stocks, c’est capitaliser pour l’avenir !

Prenons le cas particulier des galeries d’art contemporain. Le métier qu’elles pratiquent est en fait celui d’agent ! Mais en beaucoup plus sophistiqué puisqu’il faut produire, participer aux foires, forger du sens visant à objectiver le travail des Artistes, et disposer d’un lieu permanent sans lequel point de salut (c’est-à-dire ni expositions, ni accès aux foires !). Pourtant, le plus souvent, toutes les ressources financières consacrées sont absorbées par ces charges immatérielles. Elles contribuent largement à valoriser le travail de l’Artiste qui, lui, les capitalise (et c’est justice, car sans Artiste, pas de marchands !), à contrario du diffuseur dont la seule perspective de capitalisation, savoir la constitution d’un stock, lui échappe par manque de moyens. Si de surcroît à terme l’Artiste change de galerie, ce qui arrive de temps en temps, il ne reste le plus souvent au galeriste que de beaux souvenirs…

Au 2nd marché, l’évolution récente des prix des grands Artistes modernes a été telle que, bien souvent, au moment où une œuvre comparable se présente, il faudrait pouvoir la racheter plus chère qu’on ne l’a vendue !

Dans les deux cas, seul le stock judicieusement constitué est gage de pérennité !

Je propose l’instauration d’un mécanisme propre à stimuler la compétitivité des diffuseurs d’œuvres et objets d’art en France par l’incitation à l’investissement en stock.

En voici le descriptif :

Terrain fiscal :

Provisions réglementées

Dénomination de la mesure :

Provision pour constitution de stocks d’œuvres et objets d’art, de collection ou d’antiquité

Buts recherchés :

  • Incitation à l’investissement en stock ;
  • Renforcement des fonds propres des diffuseurs ;
  • Renforcement des ressources des Artistes plasticiens ;
  • Soutien à l’économie nationale des biens culturels dans un contexte concurrentiel défavorable à la France depuis plusieurs années ;
  • Augmentation des recettes fiscales induites en termes de TVA et d’IS principalement par effet multiplicateur d’activité.

Description :

  • Le dispositif permet l’amortissement linéaire sur trois ans des achats d’objets d’art, de collection ou d’antiquité (tels que définis à l’article 98 A de l’annexe III du CGI) intervenus au cours d’un exercice quelconque et non vendus au jour de la clôture dudit exercice ;
  • Le bénéfice de cette mesure est subordonné à la condition qu’un montant au moins équivalent à la provision correspondante soit consacré à l’achat de nouveaux stocks au cours de l’exercice suivant ;
  • Au cas où le montant consacré à ces achats serait inférieur à la provision, celle-ci serait reprise a dû concurrence de la différence ;
  • Le prix d’achat initial demeure la base de référence pour le calcul de la TVA sur la marge.

Illustration :

  • Tout ce qu’un marchand, galeriste ou antiquaire aura acheté sur un an et qui n’aura pas été vendu à la date de clôture de l’exercice (disons 120) pourra bénéficier d’un amortissement automatique linéaire sur 3 ans (40 / 40 / 40) ;
  • La condition est que ce diffuseur consacre l’année suivante au moins la même somme au réinvestissement dans son stock que celle provisionnée l’année précédente (40 donc) ;
  • La provision génère pour ceux qui payent de l’impôt sur les sociétés un surcroît de trésorerie égal à [40 x (33 1/3 %)] = 13,33 ;
  • Pour l’état, le manque à gagner en impôt n’est au pire que reporté dans le temps [puisqu’un stock qui aurait été entièrement provisionné (disons 120) générerait une marge commerciale (taxable à l’IS nette de charges) égale à son prix de vente], et au mieux plus que compensé par l’effet multiplicateur du réinvestissement.

Cette mesure a été présentée au Ministère de la Culture et de la Communication en 2015 avec le soutien du Comité Professionnel des Galeries d’Art et du Syndicat National des Antiquaires. Elle a ensuite été défendue par le Ministère dans le cadre de la préparation du Projet de Loi de Finances pour 2016.

Il a un temps été question qu’elle puisse ne s’appliquer que partiellement pour ne bénéficier qu’aux galeries de 1er marché, ce qui contreviendrait tant à son esprit qu’à son efficacité, et qui serait donc contre-productif. Un amendement en ce sens a même été défendu en octobre 2015 par MM Bloche et Muet qui n’a pas prospéré.

Espérons qu’elle puisse prochainement être entendue, dans toute sa portée et pour tous les diffuseurs en ventes privées… Ce qui ne manquerait pas de bénéficier également aux diffuseurs en ventes publiques qui comptent parfois les premiers parmi leurs clients…